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Barcelona (Spain)

 Pierre Bézier
   Petite histoire
 Euclid Dead ?
 

 

Petite histoire d´une idée bizarre (Extraits) par Pierre Bézier (1982)

 

Préhistoire

Pierre BézierEn 1933, le bureau d´études était divisé, par une cloison vitrée, en deux espaces distincts. D´un côté, l´aristocratie concevait et dessinait les véhicules. De l´autre, la roture n´avait à s´occuper que des outillages nécessaires aux ateliers de mécanique et de carrosserie. (...) La forme ainsi obtenue était soumise à l´appréciation d´un jury, qui ne manquait pas d´imposer de multiples retouches. Toutes n´étaient peut être pas indispensables, mais les sceptiques incurables pensaient que, si cet aréopage s´était déclaré satisfait du premier coup, des gens malveillants auraient pu s´interroger sur son utilité. Le bruit courait même qu´un haut personnage aurait un jour demandé que l´on déplace d´un millimètre et demi le sommet du tracé de la ligne de ceinture, ce qui était un travail fastidieux et, de plus, difficile à réaliser. Quant à son utilité... L´équipe des projeteurs entama alors un tournoi de belote sans rien toucher au dessin. Prié, quarante huit heures plus tard, de donner son avis sur le résultat de sa demande, le même quidam considéra les plans d´un air d´autant plus impassible qu´il n´y comprenait rigoureusement rien. Après quoi, clignant des yeux et se reculant de six pas, il déclara que c´était incomparablement mieux, et que cela valait bien les deux jours de travail que la retouche avait coûté. ( ... ).

Louis Renault classait indistinctement tous les dessinateurs dans la catégorie des improductifs, qu´il appelait des "mange profit" (..) Les cadres qui leur prodiguaient des conseils avaient parfois été choisis pour la force de leurs biceps, la sonorité de leurs cordes vocales et la verdeur de leur langage plutôt que pour le niveau de leurs connaissances techniques ou scientifiques. Quoi d´étonnant alors si les outillages n´étaient pas invariablement réussis du premier coup; heureusement, il y avait toujours un chalumeau disponible pour rafistoler discrètement l´élément défectueux, ou pour le riblonner.

Après guerre

(..) Les spécialistes de la gestion, qui n´avaient pas tous une connaissance approfondie du métier de dessinateur, d´outilleur ou d´ajusteur, établissaient de superbes diagrammes et prétendaient ainsi comprimer les temps morts ou même réduire la durée d´exécution de tel ou tel travail particulier, Plus aptes à apprécier la date de livraison d´un tracé que sa qualité, ils ne s´apercevaient pas qu´une épure effectuée à la hâte perdait sa précision, et que le temps gagné au bureau d´études serait plusieurs fois perdu au moment de la mise au point. L´on avait aussi envisagé d´augmenter le nombre des dessinateurs travaillant sur une même pièce; par malheur, les propriétés de la règle de trois ne sont pas applicables à la géométrie descriptive.

Les états majors étaient tout bruissants du bourdonnement des experts en organisation mais, hélas, ce n´est pas en baptisant graphes ce que le commun des mortels appelle diagramme que l´on augmente le rendement des projeteurs, des modeleurs et des ajusteurs. Les conférences, séminaires et symposiums ont rarement pour effet de stimuler les efforts d´imagination.

Eclosion de la commande numérique

En dépit d´un scepticisme général, la Division des machines outils avait décidé, en 1958, de prendre pied dans le domaine de la commande numérique.(...) C´est ainsi que fut mise en chantier, à la fin de 1958, une robuste machine à percer automatique, qui entra en service l´été de 1960, et qui fut une des premières réalisées en Europe, (...)

Au même moment, une de nos usines de province demandait à acquérir une pointeuse supplémentaire. Une perceuse à commande numérique aurait constitué une solution plus efficace et moins coûteuse, Questionné sur ce point, le grand responsable technique du lieu déclara, sur l´avis de son chef d´atelier, ou peut être même du chef d´équipe, à moins que ce ne fût du balayeur principal, que la solution pourrait l´intéresser, à condition qu´il soit chargé de fabriquer la machine. On voit que les réflexions s´élevaient sans effort au niveau de la haute mécanique, et que sur le plan intellectuel la Régie était quasiment suréquipée.

En octobre 1960, la Direction générale de la Régie décida de pourvoir la Division des machines outils d´un responsable dont les options techniques et l´état d´esprit seraient mieux en harmonie avec les siens. Il fut rapidement conclu que "la commande numérique n´était pas dans la vocation de la Régie". Il n´a pas fallu moins d´une vingtaine d´années pour que le retard ainsi pris commence à se combler. Une autre conséquence de cette décision fut de me libérer de mes tâches immédiates, et de me laisser orienter mes réflexions vers tel sujet dont il plairait à la Direction Générale de me confier l´étude. Je dois dire en toute honnêteté que l´on fut, à cet égard, d´une rare discrétion ; la seule mission que l´on me donna fut d´aller enquêter aux Etats Unis sur la fabrication des blocs cylindres en métal léger.

1961 Premiers rêves

La 4 C.V. Il était superflu de proposer à la Direction Générale de s´engager sur l´étude d´ensemble du problème de la carrosserie. On n´était pas près de me pardonner, en haut lieu, la peur incoercible qu´avait suscitée le non conformisme des solutions employées pour l´usinage des pièces de la 4 CV. Je suis demeuré depuis irrémédiablement classé comme un illuminé dangereux, et que l´on n´avait que trop longtemps laissé en liberté.

Trente années d´expérience dans une spécialité exigeante m´avaient appris que, lorsqu’apparaît un moyen nouveau, on peut tenter de l´appliquer, de ci, de là, dans quelques phases d´une séquence classique d´opérations. On y gagne un peu sur la précision, le délai ou le prix. Le bénéfice est de quelques centièmes sur l´ensemble du processus, ce qui n´est pas à dédaigner. Une autre démarche est d´imaginer de bout en bout une solution tirant tout le parti possible de la technique nouvelle. On n´invente pas l´automobile en plaçant un moteur à pétrole sur une voiture à cheval. (...) le centre de calcul de la Régie était employé en priorité à des besognes administratives et n´effectuait les travaux scientifiques ou techniques que s´il n´avait tien de mieux à faire. C´est bien connu, la paperasse l´a toujours emporté sur la mécanique.

Hyperespaces

Pour expliquer la nécessité d´utiliser des courbes d´un degré supérieur à trois, je rédigeais une courte note. Peut être avais je mis un peu de malice en incluant, dans son titre, une référence aux espaces abstraits. (...)

Il est évidemment intéressant, pour le signataire, de pouvoir apprécier le degré d´intérêt qu´a pu susciter son texte. Un procédé simple consiste à supprimer, dans le corps de cet exemplaire, une ou deux pages indispensables à sa compréhension ; il n´y a plus, ensuite, qu´à compter ceux qui font la demande des feuillets manquants. (...)

Visite aux "Trois Grands"

(...) Le projet de Ford, à ce qu´il m´a semblé, était de ne rien changer à l´enchaînement des opérations du processus classique maquette, tracé provisoire, modèle, tracé définitif, maître modèle, reproduction mais d´automatiser ce que l´informatique et l´électronique pouvaient accomplir. C´était à l´opposé de ce que nous nous préparions à faire, et ne permettait pas de tirer tous les avantages qu´aurait procurés un système cohérent. Or, les gens que j´avais ainsi rencontrés étaient tous parfaitement compétents dans leur spécialité; la faiblesse de leur ensemble, qui n´avait pas su, ou pas osé, franchir d´un seul coup plusieurs étapes, provenait probablement de l´absence d´un homme qui aurait eu, à la fois, l´aptitude à effectuer une synthèse de toutes les conceptions particulières et le pouvoir d´en faire appliquer les conclusions. Plusieurs fois, par la suite, l´eus l´occasion d´être accueilli à Dearborn, et mon impression est que les techniciens y sont sous la coupe de cadres administratifs qui ne connaissent évidemment rien à la technique et qui, avant de s´engager sur un projet, font procéder à des études économiques à perte de vue. (...) Dès mon retour, je rédigeai un compte rendu de ce que j´avais observé, appris ou deviné, et je l´adressai à tous ceux que cela pouvait concerner, sans recevoir, d´ailleurs, la moindre réaction.

Mise au point des prototypes

En avril 1968, les machines furent installées à Rueil et mises à la disposition du service d´études de carrosserie. Toute innovation est considérée comme un empêchement de sommeiller en rond. De plus, il faut convenir que ce n´est guère le moment de se livrer à des expériences lorsque le travail est urgent, et il l´est toujours, car changer de technique occasionne inévitablement une baisse temporaire de rendement.

Les cadres supérieurs de Rueil n´y portaient pratiquement aucun intérêt; cependant, le système avait réalisé la maquette complète d´une voiture qui, d´ailleurs, ne fut jamais mise en production. (..)

Un jeune homme fut chargé d´établir un rapport sur la valeur générale du projet. Sa totale inexpérience de la question était garante de son impartialité. Il conclut que l´on n´avait réussi qu´à créer "une mauvaise machine à copier". Le texte ne m´avait pas été communiqué, mais, Yves Georges eut l´élégance de me le remettre, en me demandant mes commentaires.

Il me fallut convenir que l´auteur avait vu parfaitement juste, et que le partageais en totalité son point de vue. Néanmoins, je dus ajouter que, s´il m´avait fait l´honneur de m´interroger, je lui aurais exposé qu´il n´était pas question, dans mon esprit, d´essayer de recopier une forme déjà existante, ce que d´autres systèmes faisaient déjà plus ou moins bien; au contraire, s´il avait pris soin de parcourir mes notes, il aurait certainement compris que le but était de mettre un instrument rapide, précis et maniable à la disposition de ceux qui concevaient la forme d´un objet.

L´avenir n´a pas ratifié le jugement de cet excellent garçon; comme j´ai toujours aimé la spontanéité et l´impétuosité des jeunes gens, même lorsqu´ils mettent à côté de la plaque de façon majestueusement pontifiante, je forme les voeux les plus ardents pour que cette monumentale balourdise, proférée à l´aube d´une carrière prometteuse, n´ait pas nui à l´avenir de ce brillant jeune homme. Mes craintes, j´en suis certain, sont tout à fait injustifiées car, c´est un fait maintes fois vérifié, il est beaucoup moins préjudiciable de ne pas percevoir l´intérêt d´une nouveauté que de s´en rendre compte plus tôt qu´il ne convient.

Adoption du système

Au printemps de 1970, M. Beullac pensa qu´il était temps de tirer la conclusion d´une expérience qui s´était poursuivie pendant un peu plus de deux ans.

Il était assisté d´un jeune homme dont il avait fait son collaborateur direct. Celui là, pendant mon exposé, avait paru s´ennuyer prodigieusement. Sans doute n´avait il plus rien à apprendre sur les propriétés des espaces paramétriques, ni sur le métier d´outilleur. D´un air condescendant et blasé, il se borna à déclarer : "Si votre truc était si bien que cela, il y a longtemps que les Ricains l´emploieraient". Cela me fit sentir, d´un seul coup, tout le progrès qu´avait fait, depuis ma sortie de l´école, l´éducation des ingénieurs puisqu´un de ses produits savait montrer, en si peu de mots, le niveau d´un caractère, les limites d´un savoir et les bornes d´une intelligence. Que pouvais je répondre à une observation aussi percutante sinon que, si mon "truc" était idiot, il saurait sûrement me le démontrer de manière brillante mais que, dans le cas contraire, il faudrait qu´il explique pourquoi il ne l´avait pas inventé longtemps avant moi.

Comme il ne faut jamais laisser perdre une bonne occasion de rire, l´anecdote mit en joie toute l´équipe des spécialistes de Ford à qui je la racontai un peu plus tard.

En juillet 1970, le moment vint de prendre une décision au sujet du système UNISURF (...) c´est un aréopage d´une quinzaine de personnes qui fut amené à prononcer le jugement final ; je ne sais si j´étais symboliquement placé au banc des accusés ou à celui de la défense.

D´abord, je fus prié de résumer, en dix minutes, le résultat de huit ans de travail et de vingt cinq mois d´expériences, et de décrire le système en question. Je me gardai bien de poser au tableau la moindre expression mathématique, ce qui eût irrémédiablement torpillé le projet. Lorsque la parole fut donnée à l´auditoire, il y eut un long silence. Puis Fernand Picard déclara que, sans avoir d´avis personnel sur l´aspect algébrique de la méthode, il pensait qu´elle consistait, dans son principe, à remplacer des données subjectives par des informations objectives et qu´à ce titre c´était une bonne chose. Yves Georges exprima une opinion identique. Les autres assistants furent muets ou évasifs.

Considérant qu´il y avait deux avis favorables et treize abstentions, M Beullac décida de poursuivre le projet.

Rencontres

(...) Il est bien probable que ce sont les techniciens de Citroën qui se sont, les premiers en Europe, intéressés à la définition numérique des surfaces car leurs travaux ont débuté, si je ne me trompe, en 1958. (...) A cette occasion, je passai plus d´une heure dans le bureau de Raymond Ravenel, président directeur général de l´entreprise, qui souhaitait comparer mes conceptions avec celles de ses collaborateurs. Ses hautes fonctions ne l´empêchaient pas de s´intéresser aux problèmes techniques. Il est vrai que sa formation d´ingénieur et ses antécédents industriels le lui permettaient.

Conclusion... ou moralité

L´apparition d´UNISURF, il y a vingt ans, a engendré la suspicion, le doute, la dérision et une hostilité quasi générale. Je n´en ai gardé aucune rancoeur, mais seulement le regret que beaucoup trop de temps ait été ainsi perdu. Pour en poser les principes, il fallait surtout pouvoir faire appel à des connaissances appartenant à des domaines aussi divers que la mathématique, l´électronique, la servocommande, la descriptive, la déformation plastique des métaux en feuilles, le tracé des carrosseries et celui des outils de presse, l´usinage et l´ajustage de ces derniers, la conception des machines outils, etc.(..) Sans vanité, l´on peut constater que le système bâti par Renault et Peugeot est plus perfectionné que ceux de beaucoup de concurrents étrangers qui pouvaient consacrer à ces travaux des moyens bien plus puissants que ceux dont les entreprises françaises disposaient (...)

La différence, si je puis exprimer sur ce point un jugement impartial, c´est que nous avons eu, dès l´origine, une vision claire du but poursuivi, qui était de bâtir un ensemble cohérent plutôt que d´automatiser l´une ou l´autre des étapes d´une séquence classique. L´esprit de synthèse a donc été le catalyseur. Quant à la part de la mathématique, je crois qu´il ne faut pas en surestimer l´importance (...)

Aujourd´hui, le système a droit de cité. (...) Que ces facilités dont on bénéficie aujourd´hui ne fassent pas perdre de vue qu´il y a toujours des progrès à faire, des perfectionnements à apporter, des aventures à vivre et, aussi, des risques à courir.

Pierre BÉZIER

 

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